Je suis tombée en arrêt ce matin devant cette toile et en cherchant quel artiste l'avait peinte, j'ai découvert Kazuo Shiraga.
Courte biographie :
Kazuo Shiraga, né en 1924, à
Amagasaki, dans la préfecture de Hyogo et mort le 8 avril 2008, est
un artiste japonais contemporain.
Kazuo Shiraga fait partie de la
génération de jeunes japonais dont l'expérience de la guerre et
des destructions ont marqué la jeunesse.
Il étudie la peinture japonaise à
l'école des Beaux Arts de Kyōto puis à celle d'Ōsaka jusqu'en
1949.
En 1950 il est l'élève de Tsuguo Itoh
et participe à partir de 1952 à la création du premier groupe
d'avant-garde japonais « zero-kai » avec Saburô Murakami, Akira
Kanayama, Atsuko Tanaka dont la devise est « L'art doit partir du
point zéro absolu et se développer selon sa propre créativité. »
En 1955, le mouvement Zero-Kai
disparaît pour donner naissance à un nouveau mouvement
d'avant-garde, Gutaï ("Concret") auquel il adhère. Il
participe à la première exposition du groupe à Tokyo en 1955. Lors de cette exposition, il attaque à la hache des troncs d'arbre peints en rouge devenant un des pionniers de l'art performance.
Kazuo Shiraga rejette les principes de
composition picturale, d'harmonie ou de représentation. La peinture
est pour lui un corps à corps avec la couleur. Son travail incorpore
la chorégraphie et les mouvements aléatoires de son corps dans la
conception, un fait qui a donné à son œuvre son dynamisme visuel
distinctif.
Par la suite, il a commencé à utiliser son propre corps
comme un substitut à une brosse, et entreprend de peindre
directement avec ses mains, la tête et les pieds. Sa technique la
plus caractéristique, d'abord exposée à la deuxième exposition
Gutai en 1956, le montre versant de la peinture sur une toile sur le
sol, et traçant des traits avec ses pieds tout en étant suspendu à
des cordes.

Il pratique également des simulations de combat dans de
la boue pour y laisser l'empreinte de son corps. Il transperce une grande toile avec des
flèches de couleur, il la peint avec ses ongles et ses
pieds comme des pinceaux (car les pieds représentent toute la force et
l’impact du corps humain). L’acte de peindre devient alors combat, c’est un face à face absolu avec la toile qui prend vie sous l’influence d’une étrange chorégraphie où l’artiste, à la fois maître de ballet et maître d’arme, rentre physiquement dans le tableau et fait fusionner le corps et l’âme, l’esprit et la matière. La Toile comme champ d’action (de bataille) de l’artiste. La toile devenue tatami est battue à mort par le corps de Shiraga, gigantesque pinceau humain ; elle disparaît pour donner naissance à une oeuvre totale, à la fois possédée et possédante, matérielle et immatérielle.
Le critique français Michel Tapié le
fait connaître en France où il expose en 1962. Il entre alors en
contact avec l'avant-garde française dont Jean-Jacques Lebel. A New
York, Allan Kaprow s'intéresse à lui et reconnaît son rôle
fondateur dans l'art performance.
À partir de 1968, il enseigne la
peinture à Ōsaka, initiant ses élèves à l'art occidental
contemporain.
Dans les années 1960, il expérimente
de nouvelles techniques et des instruments nouveaux, par exemple, la
peinture avec des planches de bois, et la création d'un nombre
importants d'objets en papier plié, à la manière de l'origami.
Malgré les exigences physiques du
processus, il a continué à peindre avec ses pieds jusqu'à un âge
avancé.
Il entre en 1971 au monastère
bouddhiste du temple Enryaku sur le Mont Hiei au nord de Kyoto, sous le nom bouddhiste
de Sodo Shiraga, où il peint loin de l’agitation du monde extérieur.
Fin 2007, quelques mois seulement avant
sa mort, il a été honoré avec une exposition importante en
Grande-Bretagne, à la Galerie Annely Juda Fine Art à Londres.
Quelques oeuvres :
Les oeuvres de Kazuo Shiraga sont vivantes, sinueuses,
et même vertigineuses tant elles tourbillonnent, marquées par de
profond sillons qui semblent autant de trajets et d’aller-retour
vers un lieu spirituel que Shiraga explore sans relâche. En peignant
avec ses pieds, il privilégie l’imperfection et le contact direct
et brutalement charnel avec la toile. Loin d’être le fruit du
hasard, chaque tableau résulte d’un intense travail de réflexion
et de méditation, à l’origine d’une conception inédite de la
peinture qui influencera de manière flagrante l’art occidental et
notamment l’Arte Povera, le Body art, le Land art, le Happening,
entre autres.
 |
| FUKUJU KAI MURYOU, 1982 |
 |
| INOSHISHI-GARI 1 1963 (Peinture sur une peau de bête) |
 |
| YOKUSHI, 1994 |
Regard sur son travail :
Antonio Saura, peintre et écrivain
espagnol, décrit le travail de Shiraga en 1956:
Après quelques minutes de réflexion
face à un petit autel, et après avoir déposé séparément
différentes couleurs à l’huile sur la toile blanche posée sur le
sol, le peintre japonais Shiraga, pieds nus, accroché à une corde
suspendue au plafond, commence, sur la matière huileuse, une danse
aux mouvements rapides rythmés et précis. La toile ressemble déjà
à un champ de bataille et très vite, conséquence de cette
activité, agitée, qui fait alterner pauses et brusques décisions,
surgissent de l’abondante matière visqueuse de larges traits, des
sillons entremêlés, des croisements vertigineux aux densité et
interférences contradictoires. La matière conserve la trace de
cette technique inédite et son territoire labouré nous montre les
coups de griffe d’une gestuelle à la fois féroce et sèche. Des
zones de la toile restent nues à d’autres endroits perdurent les
restes d’une première action - de projection liquide -, violence
aveugle censée conjurer la crainte face au blanc immaculé, tout
cela est le fruit d’un travail, réalisé dans l’éclair d’un
instant et confrontant à la perfection des trajectoires, nous
supposons l’existence d’un projet, à première vue—inconciliable
avec l’opération vertigineuse du processus créatif. Une réalité,
inexistante il y a encore quelques instants, se dévoile peu à peu
sur la surface violentée, sur cette surface torturée qui commence à
devenir peinture.
La fatalité recherchée, conséquence
de l’emploi d’une technique inhabituelle, exige une résolution
alla prima qui suppose elle-même une capacité de décision
instantanée, une accélération de l’enchaînement gestuel, une
maîtrise infaillible du territoire et une connaissance des
phénomènes déclenchés dans la matière. D’une certaine façon,
cette immersion inéluctable dans le travail pictural, cette lutte
pour donner corps à l’image d’un gigantesque maelström, tient
autant de la cérémonie précise que de la pratique contradictoire
-construction et destruction à la fois - consubstantielle à
l’esthétique expressionniste abstraite, et l’on vient à se
demander si, au- delà de cette action, ne subsiste pas une
ritualisation qui appartient pleinement à. une culture spécifique.
C’est pourquoi on peut affirmer que la peinture de Shiraga
participe en même temps de deux univers esthétiques très
différents : I’ expressivité existentielle de l’art occidental
et la transcendance panthéiste de l’art oriental.
Les mécanismes physiques aussi bien
que psychiques propres à l’écriture et à la peinture sont
remplacés, chez Shiraga, par la rythmique du corps tout entier.
Lorsqu’il emploie ses pieds nus comme instrument pictural, il opère
d’une certaine façon, à la manière d’une spatule, une spatule
extrêmement particulière, gigantesque, charnelle qui permet de
grands sillons et une empreinte organique impossible à obtenir avec
tout autre instrument manuel. Il est indubitable que cette altération
des usages picturaux traditionnels produit des résultats très
différents car, même si elle signifie "moins de délicatesse,
d’habileté et d’intelligence", elle autorise en
contrepartie, "plus de force de franchise et d’impact"
Le résultat du travail de Shiraga.
malgré son indubitable présence baroque, flamboyante, élémentaire
et torturée, est paradoxalement d’une extrême élégance, ce qui
prouve, une fois de plus, que l’on peut trouver, sous des formes
esthétiques abruptes, ou d’une très grande franchise, un grande
beauté, une beauté beaucoup plus liée au concept d’intensité
qu’à celui de beauté conventionne !le. Un paradoxe de plus bien
que l’œuvre de Shiraga puisse être située - cela saute aux yeux
- à l’intérieur d’une zone créative dans laquelle la "beauté
convulsive" se substitue à des conceptions caduques en rapport
avec le goût esthétique, l’action du peintre japonais peut
parfaitement être définie comme ascétique, son élévation
dynamique étant, comme chez certains mystiques orientaux ou
occidentaux, le fruit de cette attitude, ou tout au moins d’une
extrême concentration préliminaire et d’un exercice sec et
précis. En tout cas, l’énergie qui se dégage de ses oeuvres
achevées dépasse largement celle qui, s’est manifestée pendant
leur exécution, comme si l’acte rituel et la connaissance du moyen
employé le conduisaient à la sublimation de la matière déposée à
l’état brut sur le support.
Bibliographie :
Kazuo Shiraga: Paintings and
Watercolours 1954 - 2007 de Koichi & SHIAGA, Kazuo KAWASAKI (1
octobre 2007)