vendredi 27 juin 2014

Bleu du matin : à la découverte de Kazuo Shiraga


Je suis tombée en arrêt ce matin devant cette toile et en cherchant quel artiste l'avait peinte, j'ai découvert Kazuo Shiraga. 

Courte biographie :

Kazuo Shiraga, né en 1924, à Amagasaki, dans la préfecture de Hyogo et mort le 8 avril 2008, est un artiste japonais contemporain.

Kazuo Shiraga fait partie de la génération de jeunes japonais dont l'expérience de la guerre et des destructions ont marqué la jeunesse.

Il étudie la peinture japonaise à l'école des Beaux Arts de Kyōto puis à celle d'Ōsaka jusqu'en 1949.

En 1950 il est l'élève de Tsuguo Itoh et participe à partir de 1952 à la création du premier groupe d'avant-garde japonais « zero-kai » avec Saburô Murakami, Akira Kanayama, Atsuko Tanaka dont la devise est « L'art doit partir du point zéro absolu et se développer selon sa propre créativité. »

En 1955, le mouvement Zero-Kai disparaît pour donner naissance à un nouveau mouvement d'avant-garde, Gutaï ("Concret") auquel il adhère. Il participe à la première exposition du groupe à Tokyo en 1955. Lors de cette exposition, il attaque à la hache des troncs d'arbre peints en rouge devenant un des pionniers de l'art performance.

Kazuo Shiraga rejette les principes de composition picturale, d'harmonie ou de représentation. La peinture est pour lui un corps à corps avec la couleur. Son travail incorpore la chorégraphie et les mouvements aléatoires de son corps dans la conception, un fait qui a donné à son œuvre son dynamisme visuel distinctif. 





Par la suite, il a commencé à utiliser son propre corps comme un substitut à une brosse, et entreprend de peindre directement avec ses mains, la tête et les pieds. Sa technique la plus caractéristique, d'abord exposée à la deuxième exposition Gutai en 1956, le montre versant de la peinture sur une toile sur le sol, et traçant des traits avec ses pieds tout en étant suspendu à des cordes.






Il pratique également des simulations de combat dans de la boue pour y laisser l'empreinte de son corps. Il transperce une grande toile avec des flèches de couleur, il la peint avec ses ongles et ses pieds comme des pinceaux (car les pieds représentent toute la force et l’impact du corps humain). L’acte de peindre devient alors combat, c’est un face à face absolu avec la toile qui prend vie sous l’influence d’une étrange chorégraphie où l’artiste, à la fois maître de ballet et maître d’arme, rentre physiquement dans le tableau et fait fusionner le corps et l’âme, l’esprit et la matière. La Toile comme champ d’action (de bataille) de l’artiste. La toile devenue tatami est battue à mort par le corps de Shiraga, gigantesque pinceau humain ; elle disparaît pour donner naissance à une oeuvre totale, à la fois possédée et possédante, matérielle et immatérielle.


Le critique français Michel Tapié le fait connaître en France où il expose en 1962. Il entre alors en contact avec l'avant-garde française dont Jean-Jacques Lebel. A New York, Allan Kaprow s'intéresse à lui et reconnaît son rôle fondateur dans l'art performance.

À partir de 1968, il enseigne la peinture à Ōsaka, initiant ses élèves à l'art occidental contemporain.

Dans les années 1960, il expérimente de nouvelles techniques et des instruments nouveaux, par exemple, la peinture avec des planches de bois, et la création d'un nombre importants d'objets en papier plié, à la manière de l'origami.

Malgré les exigences physiques du processus, il a continué à peindre avec ses pieds jusqu'à un âge avancé.

Il entre en 1971 au monastère bouddhiste du temple Enryaku sur le Mont Hiei au nord de Kyoto, sous le nom bouddhiste de Sodo Shiraga, où il peint loin de l’agitation du monde extérieur. 

Fin 2007, quelques mois seulement avant sa mort, il a été honoré avec une exposition importante en Grande-Bretagne, à la Galerie Annely Juda Fine Art à Londres.

Quelques oeuvres :

Les oeuvres de Kazuo Shiraga sont vivantes, sinueuses, et même vertigineuses tant elles tourbillonnent, marquées par de profond sillons qui semblent autant de trajets et d’aller-retour vers un lieu spirituel que Shiraga explore sans relâche. En peignant avec ses pieds, il privilégie l’imperfection et le contact direct et brutalement charnel avec la toile. Loin d’être le fruit du hasard, chaque tableau résulte d’un intense travail de réflexion et de méditation, à l’origine d’une conception inédite de la peinture qui influencera de manière flagrante l’art occidental et notamment l’Arte Povera, le Body art, le Land art, le Happening, entre autres.
FUKUJU KAI MURYOU, 1982
INOSHISHI-GARI 1 1963 (Peinture sur une peau de bête)
YOKUSHI, 1994
Regard sur son travail :

Antonio Saura, peintre et écrivain espagnol, décrit le travail de Shiraga en 1956:

Après quelques minutes de réflexion face à un petit autel, et après avoir déposé séparément différentes couleurs à l’huile sur la toile blanche posée sur le sol, le peintre japonais Shiraga, pieds nus, accroché à une corde suspendue au plafond, commence, sur la matière huileuse, une danse aux mouvements rapides rythmés et précis. La toile ressemble déjà à un champ de bataille et très vite, conséquence de cette activité, agitée, qui fait alterner pauses et brusques décisions, surgissent de l’abondante matière visqueuse de larges traits, des sillons entremêlés, des croisements vertigineux aux densité et interférences contradictoires. La matière conserve la trace de cette technique inédite et son territoire labouré nous montre les coups de griffe d’une gestuelle à la fois féroce et sèche. Des zones de la toile restent nues à d’autres endroits perdurent les restes d’une première action - de projection liquide -, violence aveugle censée conjurer la crainte face au blanc immaculé, tout cela est le fruit d’un travail, réalisé dans l’éclair d’un instant et confrontant à la perfection des trajectoires, nous supposons l’existence d’un projet, à première vue—inconciliable avec l’opération vertigineuse du processus créatif. Une réalité, inexistante il y a encore quelques instants, se dévoile peu à peu sur la surface violentée, sur cette surface torturée qui commence à devenir peinture.

La fatalité recherchée, conséquence de l’emploi d’une technique inhabituelle, exige une résolution alla prima qui suppose elle-même une capacité de décision instantanée, une accélération de l’enchaînement gestuel, une maîtrise infaillible du territoire et une connaissance des phénomènes déclenchés dans la matière. D’une certaine façon, cette immersion inéluctable dans le travail pictural, cette lutte pour donner corps à l’image d’un gigantesque maelström, tient autant de la cérémonie précise que de la pratique contradictoire -construction et destruction à la fois - consubstantielle à l’esthétique expressionniste abstraite, et l’on vient à se demander si, au- delà de cette action, ne subsiste pas une ritualisation qui appartient pleinement à. une culture spécifique. C’est pourquoi on peut affirmer que la peinture de Shiraga participe en même temps de deux univers esthétiques très différents : I’ expressivité existentielle de l’art occidental et la transcendance panthéiste de l’art oriental.

Les mécanismes physiques aussi bien que psychiques propres à l’écriture et à la peinture sont remplacés, chez Shiraga, par la rythmique du corps tout entier. Lorsqu’il emploie ses pieds nus comme instrument pictural, il opère d’une certaine façon, à la manière d’une spatule, une spatule extrêmement particulière, gigantesque, charnelle qui permet de grands sillons et une empreinte organique impossible à obtenir avec tout autre instrument manuel. Il est indubitable que cette altération des usages picturaux traditionnels produit des résultats très différents car, même si elle signifie "moins de délicatesse, d’habileté et d’intelligence", elle autorise en contrepartie, "plus de force de franchise et d’impact"

Le résultat du travail de Shiraga. malgré son indubitable présence baroque, flamboyante, élémentaire et torturée, est paradoxalement d’une extrême élégance, ce qui prouve, une fois de plus, que l’on peut trouver, sous des formes esthétiques abruptes, ou d’une très grande franchise, un grande beauté, une beauté beaucoup plus liée au concept d’intensité qu’à celui de beauté conventionne !le. Un paradoxe de plus bien que l’œuvre de Shiraga puisse être située - cela saute aux yeux - à l’intérieur d’une zone créative dans laquelle la "beauté convulsive" se substitue à des conceptions caduques en rapport avec le goût esthétique, l’action du peintre japonais peut parfaitement être définie comme ascétique, son élévation dynamique étant, comme chez certains mystiques orientaux ou occidentaux, le fruit de cette attitude, ou tout au moins d’une extrême concentration préliminaire et d’un exercice sec et précis. En tout cas, l’énergie qui se dégage de ses oeuvres achevées dépasse largement celle qui, s’est manifestée pendant leur exécution, comme si l’acte rituel et la connaissance du moyen employé le conduisaient à la sublimation de la matière déposée à l’état brut sur le support.

Bibliographie :


Kazuo Shiraga: Paintings and Watercolours 1954 - 2007 de Koichi & SHIAGA, Kazuo KAWASAKI (1 octobre 2007)

7 commentaires:

  1. Très intéressant article Ko Keshi

    J'ai bien aimé la première toile , les autres ne sont pas du genre que j'aime
    mais on ne peut que reconnaitre une certaine force et
    une intensité dans ses peintures .

    P.S . Elle est assez physique sa peinture " traçant des traits avec ses pieds tout en étant suspendu à des cordes."

    Bizz Ha-Naa

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  2. Merci Ko, tu nous fait découvrir un artiste très intéressant.
    Je ne connaissais pas. Sa technique est assez impressionnante, utiliser tout son corps pour peindre...Mais on ressent toute l'énergie de ce procédé sur ses toiles.
    Ses toiles sont belles, vives et profondes. J'aime beaucoup :)

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  3. C'est quand j'ai mis l'oeuvre sur ma page Fbk que je me suis dit que j'allais la poster ici et j'ai commencé à chercher sur le net. Très intéressant comme dynamique artistique. J'ai posté des oeuvres qui n'étaient pas trop "noires" et Yokushi me plaît beaucoup même si ma préférée est la première, Prussian Blue ;-)

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  4. Merci pour le partage, Ko ! En m'intéressant à la peinture, j'ai réalisé que j'étais plutôt de la mouvance classique. C'est pour ça que j'apprécie aussi de voir des œuvres qui sortent de mon champ.

    Comme tu le dis, les œuvres de Shiraga sont vivantes... très vivantes, c'est presque étrange, comme si elles allaient bouger sans cesse, sortir de la toile, nous exploser au visage.
    En même temps, le mot qui m'est tout de suite venu à l'esprit est "douleur" : pas tant dans la contrainte physique de peindre avec son corps, mais dans ce que les toiles (surtout FUKUJU KAI MURYOU et INOSHISHI-GARI) m'ont transmis. Dans YOKUSHI, je vois un combat un peu fou, ou quelque chose de joyeux au départ, mais qui devient délirant.

    Oui, je vois beaucoup de trucs @_@

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  5. J'avais entendu parler de cet artiste lors d'une expo mais j'avoue que n'avais pas fais de recherche! Comme le dit Arashi, sa technique est impressionnante, très physique et ses peintures empreintes d'intensité mais aussi comme tu le disais dans ton article,Ko d'élégance...
    Comme vous les filles, j''aime beaucoup la première et la dernière aussi!
    Merci pour le partage Ko!!
    Bizzz

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  6. J'aime bien la 1ère et les 3 dernier tableaux, mais vu de "derrière l’écran"

    Car en lisant que INOSHISHI-GARI 1 est peint sur une peau de bête, je trouve sa "dégoutant" ... pauvre bête !

    Oeft

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  7. merci pour cet article intéressant très bien construit

    j'ai spécifiquement apprécié "regard sur son travail" avec la remarquable description de A. Saura que je trouve éblouissante d'autant que pour moi "la sublimation de la matière" dépasse totalement mon entendement

    INOSHISHI-GARI 1 peint sur une peau de bête, d'accord avec Oeft, je trouve cette peinture repoussante, on a l'impression de voir les entrailles de l'animal

    pooki

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